Exemples de durabilité

Pour illustrer les principaux problèmes de durabilité et les leçons apprises, deux cas sont présentés ci-après. Dans le premier cas, nous présentons un exemple de durabilité d’un projet à Toronto. Le site de Toronto du projet Chez Soi a reçu du financement pendant la phase expérimentale (de démonstration). Comme pour chacun des sites, celui de Toronto a été confronté à la difficulté de maintenir le financement pour les services cliniques et de logement offerts aux participants au terme du projet. Dans le deuxième cas, nous présentons un exemple du modèle Logement d’abord mis en place à Calgary dans le cadre d’un plan décennal visant à éliminer l’itinérance dans cette ville. Un processus complet de planification et de mise en œuvre a révélé la nécessité de poursuivre les efforts et de créer des mécanismes de financement viables à long terme.

Durabilité du projet Chez Soi à Toronto

Création d’un comité consultatif local et d’un groupe de planification de la durabilité

Toronto a été l’un des sites choisis dans le cadre du projet Chez Soi. Dès le début du projet à l’échelle nationale, une équipe de recherche a été formée et, en collaboration avec la Ville de Toronto, un plan de recherche a été soumis à la Commission de la santé mentale du Canada (CSMC). La ville a ensuite obtenu le feu vert pour devenir l’un des cinq sites du projet. En plus du Centre for Research on Inner City Health de l’hôpital St. Michael’s et de la Ville de Toronto, trois prestataires de services locaux ont été choisis pour former des équipes responsables d’effectuer les recherches et d’offrir le programme. Un comité consultatif local composé d’intervenants externes a été créé et présidé par le coordonnateur du projet de la CSMC pour prodiguer des conseils tout au long du projet. Le comité était formé de représentants du ministère de la Santé et des Soins de longue durée de l’Ontario, du ministère des Services sociaux et communautaires de l’Ontario, du ministère des Anciens Combattants ainsi que de la Ville de Toronto, de prestataires de services de santé mentale et de logement, de membres de la famille et de personnes ayant un savoir expérientiel. Pour élaborer un programme durable à long terme, Faye More, coordonnatrice du projet de la CSMC à Toronto, a organisé la tenue de présentations par d’autres ministères comme celui des Affaires municipales et du Logement. « Dès le départ, nous avons obtenu l’engagement et la participation régulière aux discussions de personnes qui pourraient plus tard contribuer à la durabilité du projet », a expliqué Mme More.

Pour ajouter aux efforts du comité consultatif local, Mme More a formé un groupe de la planification de la durabilité un an après le début du projet pour se concentrer sur la poursuite du financement afin de maintenir les services offerts aux participants. Il était primordial de déterminer les sources de financement au terme du projet de démonstration.

« Nous étions extrêmement préoccupés par le sort des personnes logées au terme du projet », a souligné Mme More.

Le groupe de planification de la durabilité réunissait des représentants des ministères concernés, des employés du ministère des Anciens Combattants, des fonctionnaires municipaux ainsi que des chefs de projet. S’étant donné la durabilité à long terme comme objectif, le groupe a demandé la tenue de rencontres avec les intervenants concernés. Il a fallu des mois pour planifier certaines réunions. Le groupe a préparé du matériel d’information et des présentations sur le programme pour les distribuer lors des rencontres. Jugés très utiles, ces documents ont été utilisés par d’autres sites.

Les discussions sur la durabilité et les premières réactions des organismes de financement potentiels ont révélé que les résultats du projet Chez Soi seraient essentiels pour plaider en faveur de la poursuite du financement. Or, les résultats de recherche finaux n’étaient pas disponibles au moment des rencontres clés. Pour résoudre ce problème, des résultats de recherche provisoires ont été compilés par les équipes nationale et locales. Ces résultats se sont avérés essentiels lors des discussions avec les politiciens et le personnel des gouvernements fédéral et provinciaux de tous les partis. En Ontario, il était clair dès le départ que le ministère provincial de la Santé et des Soins de longue durée était le plus susceptible de poursuivre le financement en raison de son engagement et de sa participation active au projet. De plus, il avait déjà financé des services semblables de logement en santé mentale, de suivi intensif dans le milieu (SIM) et de suivi d’intensité variable (SIV) en Ontario. La Ville de Toronto avait déjà été sollicitée par d’autres groupes à besoins élevés dans la communauté pour qu’elle injecte des fonds fédéraux et provinciaux destinés au logement. En outre, la Ville ne possédait ni les ressources ni le mandat pour financer les mesures de soutien en santé mentale offertes par le projet parallèlement aux services de soutien au logement.

Clé de la durabilité

Le ministère de la Santé et des Soins de longue durée de l’Ontario représentait donc le chaînon indispensable à la durabilité à long terme pour le personnel et les participants du projet de Toronto. C’est ce qui explique tous les efforts déployés pour la durabilité lors des deux dernières années du projet, qui se sont notamment traduits par de nombreuses rencontres et séances d’information avec le personnel et les représentants de la classe politique. Des politiciens issus d’autres partis à l’échelle provinciale et fédérale se sont également engagés dans le projet et ont plaidé pour celui-ci. Vers la fin du projet de démonstration en février 2013, le ministère de la Santé et des Soins de longue durée a annoncé un financement annualisé de 4 millions de dollars pour le programme. Ce dernier continuera d’offrir des services cliniques et de logement sur une base continue pour les personnes inscrites dans le volet d’intervention qui ont bénéficié du modèle Logement d’abord mis en œuvre par les équipes du projet. À Toronto, le lobby pour le maintien et l’augmentation du nombre d’habitats collectifs était et est encore très puissant. Toutefois, un fait important a été soulevé : le projet Chez Soi, modelé sur l’approche Logement d’abord accordant la priorité au logement, était un programme de santé mentale qui fournissait des services cliniques et de logement pour répondre aux besoins de personnes itinérantes souffrant de graves problèmes de santé mentale. Ces caractéristiques font en sorte que le projet et le programme qui en découle relèvent du système de santé provincial, révélant ainsi les canaux à emprunter pour la collaboration en matière de politique et la poursuite du financement.

Au moment d’écrire ces lignes, le programme Chez Soi de Toronto continue d’évoluer. En 2013-2014, le projet comptant cinq partenaires est devenu un programme comptant trois partenaires unissant leurs efforts dans le cadre du modèle Logement d’abord. Il est financé par le Réseau local d’intégration des services de santé du Centre et le ministère de la Santé et des Soins de longue durée. L’un des défis actuels consiste à faire passer à l’étape suivante les participants du programme qui ne requièrent plus de services intensifs en santé mentale ou ne désirent plus en recevoir, mais qui ont toujours besoin d’un supplément au loyer. Des discussions sont en cours avec les organismes de financement et les prestataires de services pour créer un processus permettant au programme d’axer les ressources sur les personnes qui en ont le plus besoin. Le programme continue de mettre l’accent sur la planification de la transition et plus particulièrement sur le rétablissement, un des objectifs des participants du programme.

Leçons tirées

Le site de Toronto fournit des leçons importantes aux intervenants désirant maintenir un programme appliquant le modèle Logement d’abord.

Mobiliser le gouvernement.

S’assurer de la présence de représentants du gouvernement – tant provincial que municipal – dès les premières discussions concernant la planification et la mise en œuvre du programme. Inclure dans les discussions des représentants de tous les échelons du gouvernement et issus de divers programmes (santé, services sociaux, services correctionnels, police, tribunaux, etc.) et différents groupes de la population (aînés, enfants, personnes atteintes d’une déficience physique ou développementale, personnes de diverses cultures et langues, anciens combattants, etc.). Tenir compte de leurs opinions et de leurs idées tout au long du processus et les tenir informés des progrès et des résultats.

Faire appel aux « bons » partenaires.

En faisant appel aux intervenants et aux partenaires communautaires appropriés, les responsables permettront aux participants d’évoluer d’un programme à l’autre en fonction de leurs besoins.

Mettre l’accent sur les relations.

Établir des relations avec des intervenants clés dès le départ et les sensibiliser au sujet du programme. Les tenir informés et obtenir leur engagement dans toutes les étapes. Pour encourager leur participation, créer un groupe consultatif multisectoriel externe. S’assurer que les organismes de financement fassent partie du processus de planification et de mise en œuvre.

Accorder de l’importance à la recherche et à l’évaluation.

Réfléchir aux types de données de référence qui illustrent le mieux les résultats et qui aideront à convaincre les organismes de financement de l’importance et de l’efficacité du programme. Planifier la diffusion de certains résultats en même temps que les demandes de financement afin de fournir des données probantes. Par exemple, les données relatives à la stabilité d’occupation, à la baisse du nombre de séjours en prison et à la diminution du recours aux tribunaux sont importantes, car il s’agit de facteurs de coût. Il est aussi important de suivre les données liées aux services de consultation externe à l’hôpital et en santé mentale, à l’occupation des refuges et aux services d’urgence. Présenter les coûts aux organismes de financement en les remettant en contexte. Par exemple, les dépenses liées au traitement de l’alcoolisme et de la toxicomanie sont positives, en ce sens qu’elles témoignent du fait qu’un utilisateur de services progresse dans la prise en charge de ses problèmes de consommation de substances intoxicantes.

Recourir à des récits personnels pour plaider en faveur du programme.

Les expériences personnelles des participants du programme produisent un grand effet sur les organismes de financement potentiels. Connaître les retombées du programme sur la vie d’un participant et les risques liés à l’interruption du financement incite un organisme à continuer d’injecter des fonds.

Durabilité du modèle Logement d’abord à Calgary: Calgary Homeless Foundation

À Calgary, les mesures de soutien d’urgence dans la communauté étaient offertes aux personnes itinérantes sans qu’un système intégré ne soit en place. Il était donc nécessaire de créer un plan intégré et détaillé pour mettre fin à la crise de l’itinérance. Pour assurer le passage important d’un ensemble de mesures disparates mal coordonnées à un système cohérent, le Calgary Committee to End Homelessness (CCEH) a été mis sur pied en 2007 dans le but de créer un plan décennal visant à éliminer l’itinérance à Calgary. Le CCEH était formé de représentants d’organismes de services, du secteur privé, de groupes confessionnels, de fondations, de la Calgary Health Region, de collèges et d’universités, de la communauté autochtone, de la Ville de Calgary, de la province de l’Alberta et du gouvernement du Canada (Gaetz et coll., 2013, p.3).

Le CCEH a élaboré un plan en adoptant le modèle Logement d’abord comme vision directrice et en s’appuyant sur des recherches menées par la Ville de Calgary au sujet des logements abordables et de l’itinérance. La Calgary Homeless Foundation (CHF) a été sélectionnée pour la mise en œuvre du plan (Gaetz et coll., 2013). La CHF est alors devenue la force centrale pour négocier le virage vers l’adoption de stratégies du modèle Logement d’abord dans la ville (Gaetz, Scott et Gulliver, 2013, p. 17). Les mesures pour lutter contre l’itinérance sont mises en place par une fondation indépendante et sans but lucratif, financée par le gouvernement et le secteur privé. La province de l’Alberta injecte des fonds dans les services d’urgence, y compris les refuges et les centres de jour.

Clé de la durabilité

Une fois la planification terminée et le plan décennal mis en marche, il importait d’obtenir du financement à long terme. Pour ce faire, les intervenants de Calgary devaient mieux cerner les besoins en matière de durabilité à long terme des personnes desservies par le plan. Ils devaient donc déterminer les caractéristiques de la population, les mécanismes de soutien requis et leur durée ainsi que la façon dont les participants passeraient à l’étape suivante (c’est-à-dire habiter dans un logement permanent sans avoir besoin d’un niveau de soutien élevé). De plus, les intervenants devaient établir un plan de durabilité tenant compte des participants qui seraient passés à l’étape suivante, mais qui auraient besoin de services et de soutien ultérieurement.

L’un des éléments clés du plan de durabilité de Calgary reposait sur des données illustrant l’efficacité des services continus. À Calgary, d’importants efforts ont été déployés dans l’évaluation à un stade précoce, et il était important de maintenir ces efforts au fil du temps. La CHF publie des mises à jour sur le plan de lutte contre l’itinérance, y compris les progrès réalisés à ce jour et les étapes déterminantes atteintes, comme le nombre de personnes logées, le taux de stabilité résidentielle et les changements relatifs à l’utilisation des autres services sociaux (Gaetz et coll., 2013, p.16). Un autre des éléments clés était le lien entre le plan et une stratégie globale de logement abordable englobant notamment des investissements directs, des modifications aux règlements de zonage ainsi que des options de financement novatrices et des mesures incitatives originales pour le secteur privé (Gaetz et coll., 2013, p. 17). Il est important de démontrer aux organismes de financement ainsi qu’aux responsables des orientations politiques que le statu quo – les refuges d’urgence et au bout du compte les services de santé, sociaux et correctionnels – est intenable (Gaetz et coll., 2013, p. 17).

Leçons tirées

(résumées d’un entretien avec Tim Richter et Katrina Milaney, et Gaetz et coll., 2013, p. 18-20)

La durabilité dépend des succès obtenus.

En fin de compte, les programmes à grand succès et les communautés qui obtiennent des résultats reçoivent un soutien continu. Pour assurer la durabilité dès le départ, les programmes doivent réfléchir à des stratégies garantissant le succès du modèle Logement d’abord.

Une vaste coalition de représentants de divers milieux est essentielle

La CHF recommande de former une vaste coalition de représentants de divers milieux et de recruter au sein du conseil d’administration des gens compétents qui ne font pas partie du système de services destinés aux personnes itinérantes. Un grand conseil d’administration diversifié renforce la crédibilité du programme auprès de la communauté et du gouvernement, en plus de faciliter les activités de collecte de fonds.

« Devenir la voix de la problématique. »

Il est important de vous approprier la problématique de l’itinérance dans votre communauté ainsi que de communiquer les succès de votre programme appliquant le modèle Logement d’abord. La CHF était à l’origine de la majeure partie des nouvelles sur l’itinérance à Calgary, et elle s’était fixé pour objectif de communiquer au moins une fois par semaine avec les intervenants et d’être active sur les réseaux sociaux. Des communications efficaces, en ce qui concerne notamment le leadership, la présence et l’image, sont primordiales pour la collecte de fonds et l’obtention de financement public. De plus, la CHF recommande d’entretenir des relations étroites avec les représentants du gouvernement en assurant une présence dans les médias et en déployant des efforts de lobbying. Il est essentiel de bâtir un réseau d’intervenants solidaires. Pour ce faire, considérez la possibilité d’inviter des experts à s’adresser à la communauté, de mobiliser les médias d’information et de communiquer avec la communauté pour briser les mythes.

Remplacer le financement des services d’urgence par le financement de solutions à long terme.

Comme une grande partie du financement est consacrée aux services d’urgence comme les refuges, il est nécessaire de faire des pressions pour que le financement soit réaffecté à des solutions à long terme, comme le modèle Logement d’abord. Le financement public est essentiel et peut être complété par des investissements du secteur privé. Il est donc important de chercher de multiples sources de financement (fédéral, provincial et privé). La CHF a également multiplié les possibilités de financement social avec l'«incubateur d’entreprises sociales».”(en anglais)

La mise en place d’un système intégré est nécessaire.

L’efficacité du modèle Logement d’abord peut être optimisée dans le contexte d’un plan décennal visant à éliminer l’itinérance à Calgary, lequel inclut la prévention, la création de nouveaux logements et des changements aux systèmes et aux politiques contribuant à l’itinérance (Gaetz et coll., 2013, p. 18).

Le modèle Logement d’abord doit être associé à une stratégie de logement abordable.

Le logement abordable est essentiel à la durabilité à long terme d’un programme du modèle Logement d’abord. Il est possible d’augmenter le nombre de logements abordables grâce à une combinaison d’investissements directs (construction de nouveaux parcs résidentiels), à des modifications aux règlements de zonage (zonage d’inclusion, permis pour des logements accessoires et régularisation de ces logements) ainsi qu’à des options de financement novatrices et à des mesures incitatives originales pour le secteur privé (Gaetz et coll., 2013, p. 19).

L’évaluation contribue à l’adaptabilité.

La CHF est engagée dans la recherche et l’évaluation, ce qui lui permet de faire rayonner constamment ses succès.

Devenir une source de connaissances de premier plan.

Les leaders de la CHF recommandent de devenir une source de connaissances de premier plan en se documentant sur les meilleures pratiques du modèle Logement d’abord et des services connexes. En consolidant leur expertise sur les questions du logement et de l’itinérance, les responsables des programmes gagnent la confiance des gouvernements et deviennent indispensables. Cela permet également aux programmes d’avoir plus de poids lorsque vient le temps de plaider en faveur de la modification des politiques.